Je me souviens

Je ne me souviens plus très bien, du jour qui m’a vu naître, mais je sais que je suis né à El-Ançor. On me l’a dit. Je le crois.
Je me souviens de la Place de l’Avenir. J’y ai passé beaucoup de temps et c’est là que j’ai fait mes premiers pas. J’y ai grandi, aussi.
Je me souviens que notre Place n’était pas rose, mais que notre avenir oui, lui l’était sans doute. On en était presque certain !
Je me souviens de cette Place, grand espace à ciel ouvert, en même temps forum et salle de jeux, pour tous.
Je me souviens, aux quatre coins, de ses grandes statues blanches, symbolisants les saisons.
Je me souviens de tous les trottoirs d’El-Ançor, ceux où l’on jouait aux osselets, ceux où on lançait nos billes, ceux où l’on faisait jongler nos pitchacs et des autres trottoirs aussi où, on inventait de nouveaux jeux.
Je me souviens de toutes les rues du village, celles qui étaient goudronnées et celles qui devaient attendre, encore un peu, avant de l’être, peut-être.
Je me souviens de tous les coins d’El-Ançor, de tous les recoins, de tous les endroits.
Je me souviens de toutes les cours du village, les grandes, comme les petites.
Je me souviens des patios de la rue du Stade et des arrières cours, aussi.
Je me souviens de presque tous ceux qui ont habité le village, à mon époque.
Je me souviens surtout de mon époque, mais on m’a beaucoup raconté les époques avant moi et j’ai surtout écouté et retenu.
Je me souviens des noms et des surnoms des uns et des autres.
Je me souviens qu’il y a quelques surnoms, qu’il vaudrait mieux que j’oublie, ou qu’il vaudrait mieux que je n’évoque pas. Je vais peut-être faire un effort, mais ce n’est pas sûr.
Je me souviens des « gente de la pountcha » et des « gente de la vaqua ».
Je me souviens de « un kilomètre à pieds, ça use, ça use, un kilomètre à pieds, ça use les souliers ».
Je me souviens que Monsieur Causse, un long moment maire du village, faisait l’admiration de quelques grand-mères quand, au Monument aux Morts, il disait son discours sans lire aucune note.
Je me souviens de l’abreuvoir, rue du Stade, au coin de la rue du Vallon Vert qui menait à la quincaillerie Garreau.
Je me souviens qu’à la quincaillerie Garreau on trouvait de tout mais surtout nos « carretillas » qu’on faisait exploser en les projetant vigoureusement vers le sol.
Je me souviens du coin de la rue de la Fontaine et de la boucherie charcuterie de Maria-Louisa et de ses enfants Vincent, Fanfan, Nini, Jeannette et Pierre.
Je me souviens de Rata, Rhamani, Benïacob et Patta Caoutcho qui s’activaient dans la cour pour transformer de mille façons bœufs, cochons, et moutons.
Je me souviens des kilomètres de langanisses, morcillas, boutifaras, blanquicos et soubressade, qui s’élaboraient sous nos yeux, les jours où on tuait le cochon.
Je me souviens qu’au village il y en avait un qui conduisait des bolides qui pouvaient faire du 60 kilomètres/heure, s’il le voulait. Il ne roulait jamais plus d’une heure !
Je me souviens de « Chichenta ». Je ne me souviens plus de son bolide.
Je me souviens qu’il fallait tirer « l’estartère » de la Juva 4, avant de la faire démarrer.
Je me souviens que, certains matins, il fallait une manivelle pour les 203.
Je me souviens de la première 2 CV qu’on ait vu passé au village. Elle arrivait toute suffocante et secouée par la route de Guédarra.
Je me souviens du bruit du marteau sur l’enclume de la forge de Marcellico et de l’odeur, sur le chemin de l’école, de la corne des chevaux qu’on y ferrait.
Je me souviens des premiers paquets Bonux distribués, gratuitement, par une voiture publicitaire du côté de chez Tassetta, un matin d’été.
Je me souviens du camion chargé de pains de glace qui sillonnait le village pour vendre sa cargaison, en petits quartiers, pour finir dans les glaciaires de nos parents.
Je me souviens des portraits d’Ava Gardner et de Robert Taylor affichés, en très grand, dans la salle du cinéma de la cour Mazzanini.
Je me souviens de : « Doit-on dire ‘six et quatre font tonze’ ou ‘six et quatre’ font honze’ ? » et de « Quelle est la couleur du cheval blanc d’Henri IV ? ».
Je me souviens de la S.O.T.A.C. Société Oranaise de Transports Automobiles sur la Corniche.
Je me souviens que les cars de la Sotac arrivaient et partaient, pour Oran, du Bar Esclapez-Canto.
Je me souviens du Café Fuentés que dirigeaient Madame Ruiz et sa sœur Agnès.
Je me souviens, dans ce même café, de « I tou que bebe ? ». Ce n’était pas de l’anglais, c’était de l’Agnès tout craché !
Je me souviens que Monsieur Gallardo, ancien gendarme, secrétaire de mairie, faisait aussi des piqûres.
Je me souviens que Marcelino, en plus d’être maréchal-ferrant et forgeron maniait, également, la seringue depuis qu’il avait été infirmier durant la Grande Guerre.
Je me souviens des « 4 Chemins » quand nous descendions du village vers les Andalouses. À droite, on allait vers la Cave Coopérative, à gauche, vers le ferme Gomis et tout droit, on arrivait sur le pont qui enjambait notre Rio.
Je me souviens de ce petit ruisseau de rien du tout qui se jetait, comme à regret, dans la grande mer Méditerranée.
Je me souviens de Pepico Zapatero et de son atelier de cordonnier, tapissé de photos de foot.
Je me souviens que tous les jeunes du village, et que des beaucoup moins jeunes aussi, se donnaient rendez-vous chez Pepico pour revivre la séance de cinéma du samedi soir et pour refaire le match du dimanche après-midi.
Je me souviens de « Aqui Radio Andorra ».
Je me souviens de Georges Briquet qui commentait, sur une autre radio, les étapes du Tour de France. Du plus loin de la Place, on l’entendait qui hurlait ses commentaires dans le gros poste TSF du garage de mécanique générale de Monsieur Bocès.
Je me souviens aussi, qu’à la radio, on entendait Dalida qui chantait : « Les yeux battus et les joues blêmes, tu ne dors plus, tu n’es plus l’ombre que de toi-même… Bambino, Bambino ! »
Je me souviens, un peu plus tard, de « Itsi Bitsi Bikini ».
Je me souviens de l’odeur particulière qui flottait dans l’air au moment où le camionneur déchargeait ses bouteilles de gaz et les déposait au coin de l’épicerie Canovas.
Je me souviens que, contrairement à la vengeance, le gaspatcho oranais est un plat qui se mange chaud, le dimanche et les jours de fêtes, le 15 août, plus particulièrement.
Je me souviens de la mode des chapeaux de brousse. Lulu était un de ceux qui étaient le plus à la mode.
Je me souviens des séances de projection du jeudi après-midi chez Madame Ruiz. On y suivait, en images fixes, les aventures de Fripounet et Marisette et surtout de Tintin et Milou.
Je me souviens que dans presque toutes les cours du village, ce n’était que des cabinets à la turque. Personne ne bouquinait.
Je me souviens de Chichia Bouchïa et de ses crises d’épilepsies qui le prenaient en pleine rue.
Je me souviens des magazines Miroir Sprint et Miroir des Sports, de couleur sépia, qu’on pouvait feuilleter chez Juaquinico, l’autre coiffeur du village.
Je me souviens de ESEA-FCO, de ESEA-CALO, de ESEA-CDJ, de ESEA-USMO et de quelques autres matchs de football de l’Espérance Sportive d’El-Ançor.
Je me souviens du match de coupe ESEA-SCBA et du but de Taillepierre. 1-0, pour eux !
Je me souviens du maillot, jaune et noir, des dernières saisons de l’ESEA.
Je me souviens qu’à 17 ans, Alain Salmeron gardait les buts de l’Equipe Première de l’ESEA.
Je me souviens qu’en compétition officielle, Alain Salmeron arrêtait presque tous les pénalties, même lorsque c’était Sauveur Rodriguez qui les tirait.
Je me souviens de la poignée de main, de Sauveur Rodriguez à Alain Salmeron qui venait de lui bloquer un deuxième pénalty, lors d’un ESEA-Aïn Témonchen qui s’était joué un dimanche matin.
Je me souviens qu’Alain Péral se prenait pour Alain Salmeron et plongeait, à droite et à gauche, avec ses habits neufs du dimanche.
Je me souviens de Marie, Colette et Aline qui, toutes les trois ensemble, pouvaient amener, avec des tartines beurrées, le café au lait au lit, si on était jeune, beau et gentil.
Je me souviens que, chaque année, on pouvait gagner de la vaisselle à la loterie que proposait la baraque foraine qui venait s’installer sur le bas de la Place.
Je me souviens que, micro en main, le forain de cette baraque chantait, avec la même voix que Bourvil « La tac, tac-quetique du gendar-arme… ». Notre premier play back. En direct live d’El-Ançor !
Je me souviens de la Gendarmerie d’El-Ançor et de son annexe, à l’autre bout du village, dans l’ancienne maison Hertogh-Bues, sur la route allant vers Bou-Tlelis.
Je me souviens de quelques gendarmes : Lacaze, Laleu, Margoël, Chevalier, Fabre, Vernet, Niel, Blanc et Chabaille.
Je me souviens que, sur le haut de la Place, après avoir disposé en carré ses immenses madriers, le vendeur de pastèques prenait ses quartiers d’été. Fin août il avait tout vendu, sauf celles qui, dans la nuit, avaient roulé vers ailleurs !
Je me souviens que ça ne sentait pas la rose le jour où le camion de la Jonqua déroulait ses tuyaux dans le village pour la grande vidange annuelle des cabinets.
Je me souviens de ce trio de très jeunes pyromanes qui avait failli faire flamber la P 60, neuve et pimpante, de Milou, en mettant le feu à la botte de paille qui traînait dans le coin qui servait d’étable aux Soriano. Tout le village avait accouru. Le trio, lui, court toujours !
Je me souviens que les deux directeurs qui ont dirigé l’école de garçons Ferdinand Buisson avaient le même prénom : Emile Barthès et Emile Ayela.
Je me souviens, qu’au désespoir de sa mère, un autre Emile, beaucoup plus jeune, avait lancé la mode de la boule à zéro à la Yul Bruyner. Joseph Péral avait eu un surplus de travail, cet été là !
Je me souviens que se faire inviter à aller se faire « faire une soupe de fèves » n’était pas une vraie invitation.
Je me souviens qu’on avait chacun un oncle qui essayait de voler notre nez chaque fois qu’on le voyait.
Je me souviens que ça nous faisait « ni fou ni fa » les mises en gardes de Mayouya, le second garde-champêtre, à l’heure de la sieste. On jouait quand même au foot, en essayant de faire le moins de bruit possible.
Je me souviens des parties acharnées de « pitchacle », tous les jours, à 13 heures, avant l’école, sur le trottoir qui allait du Bar de Milou, à chez Maria-Louissa
Je me souviens du « créponné » et des « piroulis » qu’on achetait, le samedi après-midi, au marchand ambulant qui venait d’Oran.
Je me souviens des nuits d’été où, on prenait le frais sur le pas de la porte. Sur le « portalico », on s’asseyait.
Je me souviens de m’être maintes fois « engantcher » dans les arbres, à la sortie du village, en allant vers Oran. Du côté des mûriers, surtout.
Je me souviens du grand bassin du Domaine Famin où, on allait, en bande, taquiner les têtards et quelques grenouilles.
Je me souviens de l’abbé Tornato, de sa 4 CV et de la 4 CV de l’abbé Navarro qui lui avait succédé.
Je me souviens de Monseigneur Lacaste qui ne conduisait pas et qu’on voyait moins souvent.
Je me souviens de Gloria Lasso qui était « Etrangère au Paradis » et qui nous le chantait à la radio.
Je me souviens des « aoualicas » qu’on cueillait aux Pinicos.
Je me souviens de l’ « arros caldos » et de l’ « arroz con leche » et aussi de « l’arros con poillo ». On en mangeait souvent.
Je me souviens du « Ham’dou’Allah ! » réglementaire après un bon repas.
Je me souviens qu’il fallait se méfier, le jeudi, au Patronage, des « cahouètes » qui allaient s’empresser de tout raconter à Madame Ruiz.
Je me souviens de quelques « tarambanas » et de plusieurs « pougnétéros ». Je ne dirais pas qui c’était.
Je me souviens que le Santa Monica mettait les petites assiettes dans les grandes, les jours de grands mariages.
Je me souviens des Corailleurs et du bateau en ciment, coulé exprès au large de la plage, pour essayer d’arrêter les vagues.
Je me souviens, en allant aux Andalouses, de la majestueuse Cave Coopérative dont je n’ai jamais bu une seule larme de vin.
Je me souviens, parce que c’était la mode de se coiffer comme Brigitte Bardot, de ces quelques jeunes filles qui firent découvrir la choucroute à tout le village.
Je me souviens des « djinndjols » qu’on mangeait directement sur le jujubier.
Je me souviens du bâton de réglisse que l’on mâchouillait pendant des heures.
Je me souviens de quelques « calbottes » qu’on m’a promis et qu’on ne m’a jamais donné.
Je me souviens que Tonton Pasqualico terminait toutes ses phrases par un « vamos ». On n’y allait pas toujours.
Je me souviens de mes tartines au beurre et au saucisson et de mon petit 4 heures, après l’école : tartines, beurre et chocolat.
Je me souviens d’une demande très explicite : « Quitte un peu tes pieds de là, que je passe ! ».
Je me souviens de : « A Oron les maçans gagnent de l’argont » que nous répétait, en classe, Monsieur Panzani pour nous faire comprendre que, dans notre département, on prononçait le français d’une drôle de façon.
Je me souviens d’une des premières choses dont je me souvienne de l’école : Yvon et sa cousine Fabie qu’on tirait et qui hurlaient de concert parce qu’ils ne voulaient pas aller à l’école. Ce n’était que la maternelle !
Je me souviens d’Elise Agullo qui assistait l’institutrice de cette classe de maternelle et je me souviens de sa sœur Line qui l’avait remplacée, quelques années après.
Je me souviens de la Caravelle du Général de Gaulle, escortée par la patrouille de France disposée en forme de croix de Lorraine, au dessus d’El-Ançor, après une visite triomphale en Oranie.
Je me souviens de « Chérie je t’aime, Chérie je t’adore » (également connu sous le nom de Moustapha), interprété par Bob Azzam et son orchestre et que certains, au village, avaient mis à leur répertoire.
Je me souviens de la fougasse de chez Germaine et du Lampo d’essence devant son épicerie boulangerie de l’Avenue de l’Esplanade.
Je me souviens des « Braqua, braqua Paquito ! » qui fusait des terrasses des cafés quand le car de la Sotac arrivait et que c’était Paquito qui tenait le volant.
Je me souviens, l’été venu, du récital ininterrompu des « tchicharas », aux Pinicos et partout ailleurs, aussi.
Je me souviens qu’en juillet, on traçait à la craie sur le trottoir un circuit à une voie sur lequel on poussait, à tour de rôle, une capsule de soda. Le vainqueur de ce Tour de France ne recevait jamais la bise de qui que ce fut !
Je me souviens que « la victoire en chantant nous ouvrait la barrière et que la liberté guidait nos pas ». De son violon, Monsieur Elbaz nous accompagnait.
Je me souviens que Guy Ferrandez avait essayé une fois, aux Corailleurs, de marcher pieds nus sur des oursins. Ça ne lui avait pas plu du tout. Pour le consoler, on avait dû lui offrir une pince à épiler.
Je me souviens qu’à El-Ançor, il ne s’y passait souvent rien mais que les miracles étaient quotidiens.
Je me souviens qu’il était mal vu celui qui faisait « du chiqué », le dimanche, avec ses habits tous neufs.
Je me souviens de Monsieur Lecoq, ancien légionnaire, qui avait pris sa retraite au village et qui habitait à côté du Café-Restaurant Scotto.
Je me souviens d’un quatuor de « borratchones » : Rata, Benîacob, Rahamani et Lharbi, Médailles d’Or du relais 4×100 litres.
Je ne me souviens pas du jour où le soleil, en toute petite forme, n’a pas brillé à El-Ançor.
Je me souviens du capharnaüm de la cour du garage de mécanique générale de Gustave Cuenca et des matchs, à 1contre 1, que j’y jouais avec Yvon. Réal de Madrid contre le Stade de Reims. Di Stefano contre Kopa. Kopa gagnait à chaque fois.
Je me souviens de l’atelier de bourrellerie de Georgeot Anton, sur la rue principale.
Je me souviens de l’éclipse qui avait fait accourir sur la Place tous ceux qui pensaient que la fin du Monde était imminente.
Je me souviens que c’est dans le Bar de Madame Ruiz qu’il nous a été donné de voir et, surtout, d’entendre le premier juke-box d’El-Ançor.
Je me souviens de « Ô Daniéélla… ». Je me souviens de Paul Anka. Je me souviens de « Bleu, blanc, blond, le ciel de Provence… ». Je me souviens de « Salade de fruits, jolie, jolie… ». Je me souviens de Ray Charles. Je me souviens de « Petite Fleur », de Sydney Bechet.
Je me souviens du roulement de tambour de Bartholo avant son « Avissse à la population ! ».
Je me souviens des deux autres garde champêtres Mayouha et du remplaçant de Bartholo, Jeannot Rubio qui, lui, avisait la population par l’intermédiaire d’un mégaphone.
Je me souviens de « Ay ! Qué bonica elle est ma fille ! ». Elle est mamie, aujourd’hui, cette fille ! Nous la saluons.
Je me souviens que Monsieur Compan était cantonnier et que Monsieur Batailler était jardinier de la commune.
Je me souviens des Los Machucambos et de leur tube « Pépito de me amor, Pépito, Pépito… ».
Je me souviens du « quarteron » de généraux du putsch d’Alger : Salan, Jouhaux, Challe et Zeller.
Je me souviens que Raphaël Baéza avait fait la communion avec nous, mais je ne me souviens pas de l’avoir vu une seule fois au catéchisme.
Je me souviens de « Combien pour ce chien dans la vitrine, ce joli petit chien noir et blanc ? » entendu à la radio. Un des premiers succès de Line Renaud.
Je me souviens de « Mars, qui rit malgré les averses, prépare en secret le Printemps » et « du geste auguste du semeur ».
Je me souviens des parties interminables de « pignols » au coin de la rue de la Fontaine, juste à côté de chez Maria-Louissa.
Je me souviens que, partout ailleurs, les parties de « pignols » se jouaient avec des noyaux d’abricots mais qu’au village, nos « pignols » à nous n’étaient que des noyaux de dattes.
Je me souviens de Papa Falcone et de ses anchois qu’il fallait dessaler.
Je me souviens du Tio Bigotte qui figurait, moustaches au vent, sur la bouteille du baume liquide dont on nous frictionnait au moindre rhume. Hou la la que ça piquait !
Je me souviens de « quitte à ne manger que du pain et des oignons, si tu ne travailles pas mieux à l’école, on t’envoie chez les Pères Blancs ! ».
Je me souviens, à titres divers, de quelques instituteurs : Monsieur Andréo, Monsieur Guérard, Monsieur Panzani, Monsieur Berger et Monsieur Elbaz.
Je me souviens moins de quelques autres instituteurs, vus de loin : Messieurs Tournu-Bois et Hansberg et de ceux, vu de trop loin : Messieurs Le Pellec, Salvatori, Deliole et Serrano.
Je me souviens de quelques « taquets empoisonnés » évités de justesse et de plusieurs « tortas et cébas » généreusement distribuées.
Je me souviens que pour certains repas, au moment du dessert, on retournait son assiette.
Je me souviens des « torraïcos » et des fèves au cumin qui voyageaient, le long de la rue principale, dans le « carrico » que poussait Hechmi.
Je me souviens qu’on allait à « la racatamiaou » subtiliser quelques bonbons de plus, chez la Tia Louissa Estrella.
Je me souviens des pouces, des « binagattes », du calot et des « biscaïens » qui équipaient tout bon joueur de « nablis ».
Je me souviens du grand « zaraouel » de l’immense Zahoui.
Je me souviens avoir perdu, une fois, une belle occasion de me taire.
Je me souviens, qu’après l’avoir lancé, la toupie faisait « carroutcha » quand elle tombait et roulait la pointe en l’air.
Je me souviens de la Jatra Moulana qui était supposée se cacher, au bout du bout du village, et qu’on avait peur de voir surgir dans la nuit.
Je me souviens de « l’estropajo » en alfa qui servait à frotter la vaisselle et du « trapo del suelo » qui avait une fonction beaucoup plus terre-à-terre.
Je me souviens du chiffon de parterre.
Je me souviens du grésil qu’on diluait dans le seau d’eau et qui servait à désinfecter quand on lavait le parterre.
Je me souviens du « pintchico », héros principal des films d’action et véritable modèle de tous les « cassuelas » du village.
Je me souviens, à Noël, des « pelotas » dans le pot-au-feu. Notre foie gras à nous !
Je me souviens du « tourron », à Noël.
Je me souviens que les anciens appelaient « missa del gallo » la messe de minuit.
Je me souviens du Monument aux Morts et de son jardin mais pas de la liste de tous ceux du village mort pour la France.
Je me souviens de « Abaisse un peu la radio, qu’on s’entend plus parler ! ».
Je me souviens de « Marcelino, pan y vino » et de Joselito qui jouait dans ce film, vu à Oran, avec une partie des gens du village.
Je me souviens, aux Andalouses, entre les dunes de sable et les massifs d’alfa, de la silhouette en forme de bateau de la villa Duquesnay.
Je me souviens que j’allais chercher, chez Maria-Louissa, dans un broc en fer-blanc, le lait frais des vaches de Fanfan.
Je me souviens du troupeau de chèvres que Paquillo dirigeait et guidait jusqu’au « coral » et du lait de ces chèvres que sa mère, la Tia Mathildé, vendait de porte en porte.
Je me souviens de « La cucaracha, la cucaracha, ya no puede caminar, por que no tiene, por que le falta las dos patitas de atras… ».
Je me souviens du yo-yo et du houla-hoop.
Je me souviens de : « Une pomme, une poire et des scoubidous bidous… ».
Je me souviens des frères Solivarès, Antoine et Luc qui habitaient à La Calère. On ne sait pas ce qu’ils sont devenus.
Je me souviens de la Tia Forquetta et de sa bosse sur le front.
Je me souviens des paquets de Café du Brésil et des paquets de Café Nizière.
Je me souviens de la Territoriale et des U.T. qui montaient la garde à la Mairie, la nuit.
Je me souviens du « carrico » à roulement à billes et de son arbre de direction mobile mais pas automatique.
Je me souviens de l’Anthésite, à base de réglisse, qui teintait l’eau de nos gourdes.
Je me souviens des petites boîtes rondes de « coco ».
Je me souviens des bonnets de fourrure à la Davy Crockett.
Je me souviens que Mercedes, qui faisait la cuisine à la cantine de l’école, me prévenait la veille quand il allait y avoir du « potaje ». Le lendemain, je me portais toujours volontaire pour être l’un des premiers à me régaler.
Je me souviens du chouchou de Monsieur Andréo, mais pas de son nom.
Je me souviens, à l’arrière de l’école des filles, du Jardin Public et de son petit bassin surmonté de ses colonnes à la grecque.
Je me souviens de : « On n’est pas des imbéciles, on a même de l’instruction, au Lycée Arda, au Lycée Arda, au Lycée Ardaillon ! ».
Je me souviens de « L’Enfer des Hommes » avec Audie Murphy, un film vu dans la salle de cinéma de la cour Mazzanini.
Je me souviens de quelques films de Charlot projetés dans la salle de classe de Monsieur Barthés, quelques samedis après-midi d’affilés.
Je me souviens de « Bonjour Philippine ! » et de l’obligation de montrer, en premier, sa moitié d’amende pour gagner.
Je me souviens de « Sau-ci-sson Mi-reille ! Sau-ci-sson Mi-reille ! »
Je me souviens des « espargattes », des « tchanclas » et des « tchanclettes ». C’était mieux que de marcher « à pieds nus ».
Je me souviens de La Macaguïa, centre de tri de la production de tomates, et ensuite, salle polyvalente pour fêtes et spectacles en tout genre.
Je me souviens d’une fête annuelle de l’équipe de football de l’ESEA, à La Macaguïa. Les murs étaient décorés de blasons des Provinces de France.
Je me souviens que Gérard Teboul, qui était l’artiste peintre de ces blasons, avait installé son atelier à ciel ouvert, juste devant chez Pépico Zapatero. C’était le plein été.
Je me souviens, qu’une autre année, la fête annuelle de l’ESEA s’était déroulée dans la cour de l’école de garçons.
Je me souviens de « Regarde, regarde ! Mais t’es bizoutch, ou quoi ?!? »
Je me souviens des « tchichotés » que je me faisais au front, presque chaque année, en cognant un peu trop fort les grands carreaux bien lisses de la Place de l’Avenir.
Je me souviens de « Tchaffez pas la raye ! ».
Je me souviens qu’il n’y avait aucun panneau routier à El-Ançor pour nous prévenir de quelque danger imminent. Pas un seul « Attention Ecole » !
Je me souvins de la plume Sergent major et de son porte-plume.
Je me souviens de « Gai, gai l’écolier, c’est demain les vacances. Gai, gai l’écolier, c’est demain les congés… ».
Je me souviens qu’un an de plus, le jour de mon anniversaire, c’était bien le seul cadeau que je n’avais pas espéré.
Je me souviens de « Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés… ».
Je me souviens de « Pugnette ! Engantche-moi ce tablier, derrière la porte, va ! »
Je me souviens de quelques pages du Canard Enchainé, censurées.
Je me souviens de « No me rompas los bombones ! » entendus dans un café, autour de la Place.
Je me souviens des parties de « Ronda » avec les 48 cartes à jouer espagnoles. Et, vas-y, « qué dalle et dallé » avec los Oros, las Copas, las Espadas y los Bastos !
Je me souviens de « Casca Ramoussa… ».
Je me souviens que Darry Cowl était gardien de but dans « Bebert et le Triporteur ». Je n’ai jamais vu ce film, mais on me l’a raconté tant de fois, dans l’atelier de Pépico Zapatero, et si bien mimé, que c’est comme si je l’avais vu.
Je me souviens des hélicoptères « Banane », tournoyant dans le ciel, au-dessus de la Plaine des Andalouses.
Je me souviens du papier tue-mouche gluant qu’il fallait suspendre au plafond.
Je me souviens des engins Fleetox anti-mouches et moustiques. On actionnait et actionnait encore et on quittait, vite fait, en fermant la pièce bombardée, si on ne voulait pas mourir asphyxié.
Je me souviens qu’à El-Ançor, on « descendait en bas », on « montait en haut », mais que surtout, on sortait tout le temps dehors.
Je me souviens de « C’est toi ma p’tit folie, Toi ma p’tit folie, Mon p’tit grain de fantaisie, Toi qui boul’verses, Toi qui renverses… ». Elles étaient raides dingues à l’époque !
Je me souviens de mon premier Salut Les Copains lu, un samedi après-midi, au retour d’Ardaillon, à l’arrêt des cars de la Sotac, et de l’interview d’un certain Johnny : « Johnny que penses tu des pantalons à pattes d’éléphants ? ».
Je me souviens qu’Alain Pénalva était notre « pion » à Ardaillon et que Robert Gallardo avait composé une chanson-pastiche à sa gloire. Un tcha-tcha-tcha !

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