Histoire

La colonisation française de la Plaine des Andalouses, 1832 – 1880

Dès 1832, les militaires français jugent une installation possible en ce point. Il n’existe qu’un obstacle : le manque de communication avec Oran. La sécurité est loin d’être assurée car, en 1839-1840, on se battra encore entre Mers El-Kébir et Bou-Sfer, au col de Khedidja.

En 1836, l’ingénieur d’Oran, Pézerat propose de construire un blockhaus au débouché du ravin de Bou Sfer et la fondation d’un établissement agricole sur les ruines des Andalouses.

En 1841, la pacification achevée, les premiers colons français apparaissent dans la plaine, à Bou- Sfer. En 1843, la région est incorporée dans la « Banlieue d’Oran ». Une reconnaissance y étudie la possibilité d’établissements, sur 7 000 hectares, « près de la source de Bou Asfer abritée par un petit bois de figuiers pouvant alimenter un village de 80 feux ». En 1844, on envisage l’ouverture d’une route partant de Mers-El-Kébir pour desservir la plaine des Andalouses.

En 1848, quelques colons français – 50 familles – créent des propriétés, notamment d’Almont sur 25 hectares, Gourion sur 25, Combet sur 50. Bou-Sfer dépend alors administrativement du centre d’Aïn-El-Turck, créé en 1850. Ces deux localités languissent : il n’y a communication que par l’ancien « chemin des Espagnols », dangereux par temps de pluie, sur 12 km en montagne, du futur Saint-André de Mers-El-Kébir à Bou Sfer ; les colons ne peuvent l’emprunter avec des voitures. En 1850, le lotissement de Bou Sfer est achevé.

Le colon français d’Almont, « créateur de Bou-Sfer », emploie en 1849 la totalité de sa fortune pour établir deux exploitations agricoles et tente de cultiver vigne, maïs, coton, indigo, safran et pois. Il trace, à ses frais, le premier chemin praticable par les Andalouses. Ruiné par la succession de mauvaises récoltes, il est obligé de revendre ses propriétés à vil prix, ne pouvant faire face aux frais d’exploitation. Découragé, il se fixe en Espagne, pays de sa femme, où il cherche des capitaux pour tenter une « colonisation espagnole » dans la plaine des Andalouses : son projet échouera.

En 1856, la ferme des Andalouses, bâtie à 1500 mètres de la plage, groupe, dans on enceinte, de vastes bâtiments en carré : parc aux bœufs, parc aux vaches, porcherie, écurie, abreuvoir, boulangerie, cuisine, chambre du régisseur, salon, salle à manger, réservoir, lavoir, fontaine, le tout accolé à une grande cour intérieure. Elle dispose de 1 000 hectares, dont 500 sont défrichés, 250 à 300 cultivables, 91 en céréales, 8 en tabac, 2 en coton, 1 en vigne ; 700 arbres sont plantés et le cheptel compte 32 animaux : 6 chevaux, 5 mulets, 2 ânes, 20 bœufs et 2 vaches.

En 1858, Bou-Sfer, toujours annexe administrative de la commune d’Aïn-El-Turck, comporte deux agglomérations contiguës. Le village européen, à plan polygonal original, groupe, pour 50 feux, une vingtaine de maisons et une dizaine de fermes. Le village arabe, à l’ouest, comprend une vingtaine de maisons, bientôt abandonnées par les indigènes, préférant habiter sous la tente. Les concessionnaires ne prennent pas possession de leurs terres ; il s’agit, sur 3 960 hectares du territoire, de 1720 hectares, dont 240 seulement défrichés.

Le hameau arabe fait partie d’un essai de paysannat indigène de l’administration militaire. La contiguïté des deux villages et de leurs communaux de parcours est la cause de contestations. Les colons empêchent les troupeaux errants des Arabes de pénétrer dans leurs cours et jardins. Aussi, les Musulmans abandonnent-ils Bou-Sfer.

La seule voie carrossable traverse la forêt de M’Sila, vers le village européen de Bou-Tlélis au sud, et le chemin vers Oran est encore impraticable en 1861. Cette même année, le Conseil municipal d’Oran accepte le détachement de sa banlieue d’Aïn-El-Turck, Mers-El-kébir et Bou-Sfer.

De 1848 à 1862, 151 demandes de concessions ont été déposées pour Bou-Sfer.

En octobre 1863, Bou-Sfer est promue commune de plein exercice, avec un territoire de 3 998 hectares, mais il englobe également le douar-commune de Sidi Bakhti et la ferme des Andalouses. El-Ançor est annexe de Bou-Sfer.

En 1873, des lots de fermes de 3 à 100 hectares sont de nouveaux répartis, par tirage au sort, entre les colons de Bou Sfer. En 1874, un chemin de grande communication relie – enfin ! – Oran aux Andalouses et un chemin d’intérêt commun Mers-El-Kébir, Aïn-El-Turck et Bou-Sfer. En 1880, le centre de colonisation d’El-Ançor est promu, à son tour, commune de plein exercice.

Le peuplement 1849-1884

Dès 1841, la sécurité étant assurée, les premiers colons français arrivent à Bou-Sfer, mais le centre, destiné à recevoir 50 familles, n’est créé qu’en 1850, tandis que quelques exploitations agricoles entament la mise en valeur.

En 1885, Bou-Sfer compte 59 habitants vivant de l’agriculture, dont 36 concessionnaires occupant 16 maisons d’une valeur de 28 200 francs-or. En 1858, il ne s’agit que d’une vingtaine de maisons et d’une dizaine de fermes. En 1862, les deux hameaux, européen et indigène, groupent 311 habitants, dont 249 Européens et 62 Musulmans employés comme manœuvriers agricoles et domestiques de ferme. Les concessionnaires occupent 60 maisons et 8 fermes ; les indigènes 9 maisons à pièces uniques et des gourbis. En 1866, Bou-Sfer compte 690 habitants, dont 190 Français, 356 étrangers, 144 Musulmans et 2 Israélites.

En 1871, les deux agglomérations groupent 159 Français, 607 étrangers – occupant 103 maisons et 9 gourbis – et 211 Musulmans dans 5 maisons, 38 gourbis et tentes, soit 977 habitants. En 1877, les deux villages réunissent, sur l’ensemble du territoire, 3933 habitants, dont 1 218 Européens – dans 145 maisons et fermes, 69 gourbis – et 2 715 Musulmans, surtout épars. Pour la première fois, la cohabitation s’affirme.

En 1884, date de l’achèvement de la colonisation dans l’Oranie septentrionale, la commune de Bou- Sfer compte 4 000 habitants dont 2 Israélites, 159 Français d’origine, 679 Espagnols – dans 80 maisons et fermes et 58 gourbis – 3 612 Musulmans (dont 341 au village).

Les Espagnols, attirés par les défrichements et la fabrication du charbon de bois, ont été rejoints par des jardiniers valenciens, important leur technique maraîchère et l’irrigation. Quelques-uns vivent de l’extraction de l’alfa et fabriquent cordages, couffins, paniers et corbeilles qu’ils vont vendre à Oran. Très frustes et économes, ils accèdent à la petite propriété.

A 5 km de Bou-Sfer, le centre d’El-Ançor, promu commune de plein exercice en 1880, englobe une quinzaine de demandes de concessions.

En 1855, on y compte 20 à 25 feux; en 1871, il existe 58 maisons et les 7 fermes Feuillerat, Moret, Mergerat, Edelein, Antras (2) et Sempéré. En 1884, la population est représentée par 57 français, 655 Espagnols habitant 83 maisons ou fermes, 69 gourbis, 712 Musulmans occupant 7 maisons, 402 gourbis et tentes, soit au total 1 424 habitants.

El-Ançor et Bou-Sfer

En quittant Oran par la route de la Corniche, au-delà du port de pêche et de la base atomique française de Mers-El-Kébir, la belle plage d’Aïn-El-Turck, au beau sable fin, s’inscrit jusqu’aux dunes du Cap Falcon, gagnées depuis 1935 par la culture des primeurs.

Au Sud-Ouest, la plaine des Andalouses, sur ses 8 000 hectares, limitée par une baie fermée par les Caps Falcon et Lindlès, est envahie par les raies serrées des ceps de vigne, jusqu’au pied de Murdjadjo. Au pied de ce contrefort, se blottissent, sur des cônes de déjection, deux petits villages de colonisation : le centre viticole Bou-Sfer et le centre agricole d’El-Ançor, derniers jalons de la mise en valeur européenne avant les solitudes du Cap Lindlès et du Cap Blanc, semées de petites fermes européennes et musulmanes isolées.

En ces lieux isolés, faute de moyens de communication avec Oran et Mers-El-Kébir, des Européens laborieux se sont groupés. Des émigrants espagnols, attirés par les travaux de défrichement et de première mise en valeur, se sont associés aux colons français. Par leur labeur ils ont su transformer cette plaine broussailleuse, de sables fins et de dépôts limoneux rougeâtres, en une région vinicole et primeuriste.

Noms de lieux

Aïn Boucefar pour les Espagnols du XVIIIe siècle est devenu Aïn Sidi Bou Asfar en 1843, Aïn Bourfar en 1845, Bou-Sfer en 1850, « la Source Jaune ». Pendant le même temps, la Onza s’est appelée successivement Anceur, El-Anseur, Ouansor, El-Ançor – du berbère Ansra, « la Source ».

Le terroir

Cette plaine, à 55-90 mètres d’altitude, s’ouvre entre le ravin de l’Ouedit, Oued el Mâ « le Ravin de l’Eau », jusqu’à l’oued Sidi Hamadi descendant vers la plage.

Abritée des vents marins salins, cette région jouit d’un climat tempéré par la proximité de la mer. La pluviométrie annuelle n’est que de 300 à 400 mm. Une nappe phréatique à 1 ou 2 mètres de profondeur et des sources donnent une eau de bonne qualité. Les sols, légers et fertiles, sont propices à la culture de la vigne et des primeurs. Le versant septentrional du Murdjadjo – M’Sila – était couvert d’une garrigue dense de chênes verts, d’arbousiers et de quelques chênes-liège résiduels sur les schistes, de thuyas, lentisques, caroubiers, chênes kermès et palmiers nains sur les calcaires. L’oued el Hamadi, vers El-Ançor et les sources de Bou Ameur, près de Bou-Sfer, peuvent fournir de l’eau d’irrigation après leur équipement.

Climats, sols, ressources aquifères, matériaux de construction, bois de chauffage sont propices à l’installation d’établissements humains.

L’histoire

La présence des hommes de la Préhistoire est attestée, à Bou-Sfer, par un « cimetière des Escargots », dans la plaine des Andalouses, par un foyer néolithique et d’outils « atériens », semblables à ceux du Polygone d’Oran.

La côte a abrité, dans ses anfractuosités, des escales puniques. Les Romains ont établi un Castra Puerorum – camp militaire de jeunes recrues -, aux Andalouses dont les ruines couvraient, en 1832, « 4 000 mètres carrés, avec murs d’enceinte, alignements de rues, fondations de maisons ». Au Cap Lindlès, des vestiges romains ont été découverts en 1954.

Le souvenir des escales puniques a attiré, au XVIe siècle, des Maures andalous, chassés d’Espagne par la « Reconquista », apportant leur technique agricole et leur pratique de l’irrigation. En 1832, des « terres cultivées et des jardins, assez étendus et forts beaux, y prospéraient encore.

Le domaine des Andalous, terre domaniale du Beylik turc et « habous » – propriété de fondation religieuse et humanitaire – avait été créé par les riches émigrants maures et des Musulmans de la Régence d’Alger. Ce domaine était géré par un « oukil » et fondé de pouvoir, nommé par le Bey. Il répartissait le produit des terres entre les pauvres…

Aux XVIe et XVIIIe siècles, de 1505 à 1708 et de 1732 à 1792, les conquérant espagnols s’emparent et occupent Mers-El-kébir. Dès 1507, pour se dégager de l’encerclement des tribus arabes hostiles, ils tentent une razzia au puits de Bou Rechach – notre Lourmel. Empêtrée dans le maquis dense du Mudjadjo, l’expédition se solde par un massacre.

Les Espagnols sont en relation avec les tribus campées autour des Andalouses, les « Moros de Paz »
- les « Maures de la Paix » – qui les protègent contre les embuscades de leurs coreligionnaires dressant des embuscades contre les escortes, corvées d’eau, de bois et pâturage, indispensables à la garnison du « presidio » espagnol. Les villages de « Carraza » – pays des Azeras – à l’ouest de Bou-Sfer, de « Boucefar » et la « Onza » (El-Ançor) vendent à Mers-El-Kébir, sur le « socco » – souk ou marché – des légumes, des animaux, du bois, du charbon de bois, pour le ravitaillement de la garnison.

El-Ançor en 1900

Ce centre situé au pied nord du massif d’Oran (589m) a été érigé en commune de plein exercice par décret du 14 avril 1892 avec un territoire communal s’étendant su 15 290 hectares en plaine, coteaux et montagnes boisées. Son annexe des Andalouses située à proximité du cap Lindles était très connue pour l’eau d’excellente qualité de sa source d’Aïn M’Sabeth, ainsi que pour sa belle plage qui inspira de nombreux artistes. La ferme des Andalouses était bâtie sur les ruines d’une ville romaine qui serait Castra puerorum ?

El-Ançor est à 6 km de Bou-Sfer et à 27 km d’Oran. Les liaisons avec ces deux agglomérations étaient, en 1900, assurées dans les deux sens par des services quotidiens de voitures hippomobiles. Il y avait aussi un chemin de grande communication reliant Mers-el-kébir à Bou-Tlélis par Bou-Sfer et El-Ançor.

Grâce à son climat tempéré propice aux cultures maraîchères, aux céréales et à la vigne, la ferme des Andalouses possédait dès 1900, un important vignoble.

El-Ançor a été peuplé avec des agriculteurs venant des départements du midi de la France (Haute-Garonne, Gers, Tarn, Aveyron, Aude, Hérault) et des immigrants originaires du sud de l’Espagne, notamment de la province de Jaén et des environs d’Alméria.

Les premiers apportaient avec eux des sarments de leurs cépages familiers Carignan, Cinsaut, Alicante Bouschet et Aramon. La vigne, faisait partie de leur culture.

Les seconds, partis des côtes espagnoles toutes proches arrivaient de Santa-Paula, Valence ou Denia. Ils embarquaient à destination d’Oran sur des cargos dont les passagers étaient composés d’hommes seuls partant en reconnaissance pour y exercer un métier manuel et de familles entières avec de jeunes enfants et de vieux parents allant rejoindre un père déjà employé sur un chantier ou dans un « huerto » (jardin)…

Constitués en groupes compacts dès leur arrivée à Oran ou Mers-el-Kébir, ils s’enfonçaient vers l’intérieur à la recherche d’un travail de défricheur, de « carbonero » ou d’ouvrier dans un atelier. Travailleurs adroits et honnêtes, les hommes étaient appréciés comme tailleurs, greffeurs en « plancha » c’est-à-dire sur pied, en septembre à la sève descendante. Ils ajustaient adroitement un bourgeon d’un cépage de « vinifera » sur un porte-greffe américain. Ils étaient très recherchés dans les fermes. Toujours munis de leur « alcarazas » qu’ils laissaient auprès d’une souche, ils retrouvaient leur gargoulette pour se désaltérer d’une gorgée d’eau fraîche avalée à la « régalade » après le « déchaussement » ou la taille d’un rang de vigne. La culture de l’olivier faisait partie de leurs traditions.

Les femmes étaient recherchées pour des emplois de ménagères, repasseuses, couturières…

S’appuyant sur une solidarité sans faille et bien que très attachés à leur patois valencien et à leurs coutumes, ils s’insèrent très rapidement dans toutes les activités économiques, agriculture, commerce, industrie, travaux publics, pêche maritime.

Ces hommes, ces femmes de toutes origines n’arrivaient pas pour dominer mais pour défricher, ouvrir des sillons sur terre, tracer des sillages sur mer, semer, planter de la vigne, construire des routes ou des voies ferrées, et, avec le fruit de leur travail, élever dignement leurs enfants.

Administration municipale en 1900

El-Ançor se distingue par un développement rapide de sa population qui entre 1900 et 1908 est passée de 1752 habitants à 2718 sont 2120 européens. Le centre connut par la suite un grand développement grâce à la fertilité du Sahel d’Oran faiblement mamelonné avec sa verdoyante région des Andalouses se découpant sur le bleu de la Méditerranée.

En 1900, soit huit ans après sa création, El-Ançor était déjà un centre organisé doté d’écoles et d’un bureau des Postes et Télégraphe. Souvenons-nous des hommes qui en furent à l’origine :

- Maire : M. Lafon
- Adjoint : M. Albert Moteley
- Secrétaire : M. Lamary
- Garde-champêtre : M. Bernardet
- Gardes-forestiers : MM Roulleaux et Moufock
- Instituteur : M. Lamary
- Institutrice : Mlle Bourges
- Ecole enfantine : Mlle Lucchini
- Postes et Télégraphe : M. Lucchini receveur
- Facteurs : MM Edouard Louis et Eloi Guillot

Le village avait, une brigade de gendarmes à cheval et une brigade de douaniers.

Artisans et commerçants en 1900

Aux artisans et commerçants que l’on trouve traditionnellement dans un village s’ajoutaient dès 1900, des intermédiaires de la distribution des fruits et primeurs et des industries agroalimentaires soutenant de multiples petites structures agricoles, exception faite de la grande ferme des Andalouses située à 4 km d’El-Ançor.

Les devantures des épiceries s’ornaient des inévitables petits barils de grosses sardines salées et des chaînes d’ail et de gnoras.

- Aubergiste : M. Joseph Canton
- Boucher : M. François Soriano
- Boulangers : MM Garcia, Lafon, Ortéga
- Cafetiers et débitants de boissons : MM Anton, Canto, Lafon, Villegas et Mme Vve Oliver
- Coiffeur : M. Matéos
- Commerçants : MM. Mohamed Ben Amou et Messaoud Tordjman
- Cordonniers : MM Agullo et Romero
- Epiciers : MM Ben Amou, Conesa, Garcia, Ortega, Tordjman
- Forgeron : M. Antoine Maury
- Menuisiers : MM Edmond Jalès et Vicenté
- Oranges et mandarines : MM Eugène Herthog et Cie, Jules Moteley
- Primeuristes : MM Fart, Jules Motheley, Pénalva, Mme Vve Lopez
- Tabacs et poudre de la régie : M. Lafon
- Tonnelier : M. Thomas
- Vins et alcools : MM Eugène Herthog et Cie, Motheley

Le village se développa en concomitance avec l’afflux de fellahs descendus des douars environnants qui y ouvraient des commerces et y trouvaient des emplois, des soins médicaux et une école pour leurs garçons.

Agriculteurs en 1900

En raison d’une température hivernale particulièrement douce et favorable à la production hors saison de légumes d’été, les collines de Bou-Sfer et d’El-Ançor étaient couvertes de petites parcelles où les cultures se succédaient sans interruption. Pour ces hommes venus d’Espagne, semer, éclaircir, sarcler, par tous les temps, des oignons, des pommes de terre ou des tomates, cela faisait partie de leur vie. Leurs visages, burinés par le soleil, se penchaient sur la large lame d’acier de la sape formant un angle aigu avec le manche fermement tenu par des mains calleuses. A cette époque, le travail commençait au lever du soleil et se terminait lorsque l’astre rougeoyant disparaissait derrière les collines de Bou-Tlélis. Ces horticulteurs courbés toute la journée, le corps à l’angle droit penché vers la terre nourricière dont ils extirpaient le moindre brin d’oxalis. Cette plante parasite à fleur jaune était plus connue sous le nom de « vinaigrette ».

Ces hommes transformèrent des terres légères recouvertes de broussailles, où émergeaient arbousiers et lentisques, en jardins de 1 à 4 hectares sillonnés de « séguias » conduisant lentement l’eau d’un petit bassin, jusqu’à la racine des cultures maraîchères. Avant même de construire une maison, ils aplanirent le terrain, élevèrent des haies de roseaux afin des mettre les jeunes cultures d’hiver à l’abri des vents du nord. Ils trouvèrent sur place une main-d’œuvre habile à édifier ces haies sèches protectrices. Les aubergines, fèves, oignons, pois, poivrons, tomates, nécessitaient de fréquents sarclages effectués par tous les temps sur ces terres sablonneuses se ressuyant rapidement.

Plus de cent années se sont écoulées, souvenons-nous de quelques noms sans que la liste soit exhaustive : MM Agullo, Antoine Alcaras, Diégo Anton, Bardoux, Bouquier, François Canto, Ramon Clergue, Joseph Esclapez, Antoine Font, Frédolière, Manuel Garcia, Baptiste Macia, Fernand Martinez, Antoine Mas, Meunier, Joseph Moret, Jean Moteley, Edouard Nicolas, Clinchant, Ortola, Mme Vve Presta, MM Joseph Pénalva, Juan Ruiz, Joseph Riéra, Rodier, F. Sala fils, José Sala, Francisco Sala père, Tassa, M. Tari, A. Tari, Vignaux

Viticulteurs en 1900

Au début du 20ème siècle l’Algérie connut une forte expansion de la culture de la vigne du fait de la crise phylloxérique qui mit en péril le vignoble métropolitain, provoquant l’exode de beaucoup de viticulteurs qui courageusement virent, notamment dans le département d’Oran, confier à la terre des boutures de leurs cépages traditionnels. C’est ainsi que de 1871 à 1880, 7 000 ha de vigne furent plantés en Algérie, alors que de 1880 à 1888 on en compta 80 000 hectares.

En outre, de nombreux petits agriculteurs déçus par les rendements très aléatoires des céréales, après plusieurs années de sécheresse, saisirent cette opportunité, sans toutefois bien mesurer l’importance des investissements à consentir en défoncement et soins culturaux à financer avant d’effectuer des premières vendanges.

A El-Ançor en 1900, la vigne couvrait 852 hectares produisant 45 000 hectolitres de vin rouge, ce vignoble était constitué de Carignan, Cinsaut, Petit-Bouschet, Alicante-Bouschet. Il convient de ne pas oublier le cépage Rico venant d’Espagne ainsi que le Merseguerra qui donnaient 2 000 hectolitres de blanc. A ces deux cépages, il faut ajouter quelques années plus tard le Chenin, vinifié en blanc. Ajoutons aux difficultés de tous ordres, les dommages causés par le phylloxéra qui affecta quelques années plus tard, vers 1885, le jeune vignoble algérien. Exception faite de quelques parcelles situées dans des terres sablonneuses, toutes les vignes furent arrachées et le vignoble reconstitué sur porte greffe américain, 41-B, 3309 et hybrides Richter. En automne, les collines d’El-Ançor se paraient de toute la palette des couleurs allant respectivement du vert, au jaune, au rouge grenat du Carignan, Cinsaut, Grenache et le l’Alicante-Bouschet.

Une aventure profondément humaine

Parmi ces agriculteurs, beaucoup de femmes éprouvées par la perte d’un mari victime d’un accident du travail, atteint du typhus ou affecté d’une pneumonie contractée après un refroidissement. Comme dans tous les autres villages d’Algérie, elles endossèrent courageusement la charge de la conduite de la ferme en attendant qu’un fils soit libéré de ses obligations militaires. A toutes les difficultés matérielles précédemment évoquées, il convient de se souvenir aussi en 1885 de la crise vinicole entraînant une chute des prix de 35 à 10 francs l’hecto, ainsi que l’obligation pour certains propriétaires de laisser couler le vin dans les fossés afin de récupérer le foudre pour y loger la prochaine récolte. Parmi ces producteurs citons les noms de : Mme Vve Aguado, MM Antonio Anton, Diégo Anton, Joseph Arriéra, Marcel Anton, Juste Bouchon, Mme Vve Canto, MM Esclapez, Fernandez, Antoine Font, Mme Fromonot, MM Frutoso, Salvatore Fuentes, Manuel Garcia, Eugène Hertogh, Llorens, Baptiste Macia, Antonio Mas, Moret, Jules Moteley, Navarro, Ortola, Paulo Serra, Pénalva fils, Joseph Pénalva père, Joseph Ruiz, Francisco Sala, José Sala, Sylvestre Sanchez, Mmes Vves Carlos Tari, et Antonio Tari, M. Miguel Tari. A cette trentaine de petites propriétés viticoles s’ajoutait la grande ferme des Andalouses qui appartenait au compte de Flandres. Son vignoble s’étendait sur 250 hectares auxquels il convient d’ajouter 800 hectares de céréales. Les chemins de terre longeant les vignes étaient bordés d’allées d’oliviers. Leurs branches charpentières, largement évasées au sommet du tronc, permettaient au soleil de pénétrer dans les frondaisons.

En octobre et novembre les brindilles fruitières s’inclinaient vers le sol sous le poids des grosses olives noires, charnues et luisantes de la variété « Sigoise ». Récoltées par « gaulage » des arbres, elles étaient recueillies sur des bâches et acheminées vers des conserveries et huileries, dont certaines enseignes existent toujours comme Crespo et Tramier. Cette dernière fut ouverte en 1863, dans une usine du faubourg Thiers, à Sidi-Bel-Abbès.

Efforts de toute une vie pour une prospérité très relative

Cette extension rapide de la vigne dans le département et notamment dans le Sahel d’Oran ne fut pas sans risques considérables pris par les viticulteurs pour défoncer et mettre en terre de jeunes plants à soigner pendant quatre à cinq années avant l’entrée en production. Ces propriétaires contractèrent des emprunts à long terme tandis que les travaux annuels mobilisaient d’importantes liquidités. Tout ceci sans compter les effets très pernicieux de séismes ou d’accidents climatiques.

Cette prospérité relative fut payée de beaucoup d’efforts et de privations sans omettre cependant quelques échecs retentissants. Malgré leurs difficultés, agriculteurs et viticulteurs travaillèrent en harmonie avec leurs voisins musulmans dont certains plantèrent des cépages à raisins de table ou de cuve en vendant leur récolte au poids ou sur pied.

A El-Ançor comme dans tous les villages d’Algérie, l’activité agricole avec ses aléas était à l’origine d’une ambiance, d’un style de vie qui pouvait sensiblement différer d’un village à un autre. Quel qu’il soit, ce mode de vie était toujours respectueux des coutumes et des fêtes religieuses et plus particulièrement en ce qui concerne la solennité devant les grands évènements ou le respect dû à un mort ou à un vénéré marabout dont la blanche koubba se dressait au milieu des blés ou des rangs de vigne.

Ces activités entraînaient dans les villages et dans les champs des liens de coopération concrétisés par des prêts de matériel et la création d’emplois, le fils du laboureur devenait conducteur de tracteurs ou de camions. Certains, malheureusement peut-être trop peu nombreux, accédaient à une profession plus qualifiée.

Conclusion

Cette note trop succincte n’est pas une monographie, elle n’a d’autre prétention que de remettre en mémoire les efforts déployés par des hommes et des femmes qui en gagnant la confiance de leurs voisins furent à l’origine de la renommée d’El-Ançor. Ce village était connu pour le charme de ses collines verdoyantes venant à la rencontre des plages de sable fin, associant l’azur de la mer à toutes les variantes du vert, du jaune au grenat de ses cultures vivrières et de son vignoble. Au-delà de ces inoubliables paysages, il y avait une volonté affirmée de rendre cette terre productive et féconde pour eux-mêmes et pour les générations à venir.

Tous ceux qui eurent des attaches familiales à El-Ançor pourront y retrouver l’empreinte de ces obscurs défricheurs aux mains calleuses, durs à la tâche, peu sensibles à leurs conditions du moment, tendus vers l’espoir d’un avenir meilleur. Ces hommes sans passé ni présent, ces « mal partis » venus d’ailleurs, arrivèrent tout de même dans la dignité à donner un avenir à leurs enfants et à en faire des hommes.

Edgar SCOTTI (Toulouse, le 23 avril 2003)

Remerciements

Nos remerciements s’adressent à toutes les personnes qui ont bien voulu nous accorder leurs encouragements et nous aider à rédiger cette note succincte. Comme dans tous les autres villages d’Algérie, El-Ançor avait un état d’esprit fait de la multitude de tous ceux qui animaient ses rues et des enfants qui jouaient dans la cour de ses écoles. Nos sentiments de bien vive gratitude s’adressent plus particulièrement au Dr Georges Duboucher et à M. Jacques Piollenc dont les documents d’archives nous permirent d’étayer des souvenirs laissés dans cette région du Sahel d’Oran.


Références bibliographiques

M. P. Ernest-Picard. Ancien sous-gouverneur de la Banque de France. Directeur Général de la Banque de l’Algérie. « La Monnaie et le Crédit en Algérie depuis 1830 » édité à Alger en 1930 par la librairie Jules Carbonel et à Paris par la librairie Plon.

Annuaires de l’époque.

Guides touristiques et extrait de carte routière Mobiloil.
L’œuvre agricole française en Algérie. Ouvrage collectif publié en 1990 par l’association des Anciens Elèves des Ecoles d’Agriculture d’Algérie. Préface de M. Marcel Barbut, inspecteur général de l’agriculture en Algérie. Ce livre a été réédité par les éditions Gandini à Nice.

La Plaine des Andalouses

Comme d’un balcon, on aperçoit par temps clair les côtes espagnoles du haut du Djebel Murdjadjo et c’est bien en effet vers l’Europe que la petite chaîne côtière qui part d’Oran en direction de l’Ouest, semble rejeter la plaine des Andalouses. Elle y a trouvé ce nom que les Français lui ont conservé intact. Mais surtout un climat idéalement tempéré, une population européenne particulièrement dense qu’appelait son ouverture maritime, enfin des modes de vie depuis longtemps évolués ont donné à ce coin de l’Algérie un visage original.

En communication difficile avec Oran, la plaine des Andalouses que l’on appelait autrefois l’Eufra, vivait isolée en marge de la province. Les marins de Carthage avaient installé un comptoir dans l’ouest de la baie sur la route des colonnes d’Hercule. La petite agglomération avait, pendant dix siècles, ouvert un foyer de civilisation au monde Berbère. L’occupation romaine au début de notre ère reprenait la position pour la conserver avec plus ou moins de bonheur sans doute jusqu’à la conquête musulmane.

Il faudra l’arrivée des Morisques chassés d’Espagne pour redonner vie à la plaine : ceux-ci se dispersent et cultivent sous la protection des possesseurs de Mers-El-Kébir et d’Oran, quelques vergers autour des sources.

Au temps de la domination turque, la plaine couverte par le maquis ne présentait pas un aspect très accueillant.

Des Français, nouvellement arrivés, songent à en faire une vaste réserve de pacage pour le bétail qui serait exporté par le port de Mers-El-Kébir.

La création des villages d’Aïn-El-Turck, Bou-Sfer, et El-Ançor par l’Administration Française, le percement d’une voie carrossable ont bouleversé son destin.

Depuis un peu plus d’un siècle la terre a trouvé sa vocation et justifié les efforts des habitants. Français, Espagnols immigrés et Musulmans originaires des sols algérien ou marocain, ont constitué patiemment dans chacun de ces centres une communauté unie dans une affectueuse intimité.

Empruntant les uns aux autres leurs goûts et leurs méthodes, ils manifestent aujourd’hui des besoins communs et des préoccupations semblables quant à leur avenir.

…….

agricole nombreuse.
C’est essentiellement de la terre que vivent les 4 000 habitants d’El-Ançor, les 4 000 de Bou-Sfer et les 7 000 d’Aïn-El-Turck.

La vigne évidemment tient la première place après qu’elle eut refoulé les cultures extensives de céréales et de légumes secs. Mais des puits forés à grands frais vont chercher l’eau profonde pour l’irrigation de légumes primeurs : tomates, poivrons, artichauts, tandis que les pentes des collines de Bou-Sfer nourrissent des vergers de pêchers et d’abricotiers.

Si les sondages miniers n’ont pas donné les résultats qu’on en a un moment escomptés, une nouvelle prospérité échoit à la région. Elle la doit au charme de son rivage et aux travaux qui en ont rendu possible l’accès.

Trois routes, quatre bientôt, permettront aux citadins de se déverser sur les plages et dans les vallons de ce que l’on appelle « la Corniche Oranaise ».

D’avril à septembre, l’afflux des estivants décuple, certains jours, la population permanente de l’agglomération d’Aïn-El-Turck (Fontaine des Turcs) qui depuis 1931 porte le nom d’Aïn-El-Turck la Plage. Cette station climatique estivale et hivernale existe depuis la plus haute antiquité, elle était alors habitée par des troglodytes.

Des découvertes archéologiques ont permis de relever l les ruines de neuf villages berbères. Ceux-ci y demeurèrent jusqu’à l’arrivée des Romains qui furent délogés par les Vandales. En 1500, les Maures y débarquèrent, sept ans après ce fut le tour des Portugais. Le cardinal Ximenès s’y installe en 1509, il y fut remplacé en 1563 par le Pacha Hassan, chassé à son tour par les Espagnols en 1587.

De 1790 à 1830 ce fut la domination turque. Les troupes françaises débarquèrent le 14 août 1830, c’est alors que commence le développement de la petite cité qui est érigée en commune de plein exercice le 23 mars 1864.

La plage s’étale sur 8 km entre le Cap Falcon et Saint-Roch, un service régulier d’autocars, avec départs très fréquents, relie la corniche à la ville d’Oran distante de 16 km.

Blotties au pied de la montagne, Bou-Sfer et El-Ançor organisent, avec prudence, la mise en valeur et l’habitabilité de leurs sites magnifiques, mais déjà leurs plages très connues de tous les Oranais, offrent leurs attraits aux baigneurs.

Histoire de la commune

1893 – Une commune nouvelle vient d’être ajoutée aux 78 de la province d’Oran, dans l’arrondissement d’Oran, aux dépens de Bou-Sfer, par distraction de la section dites « Les Andalouses » et ainsi nommée par erreur :

Elle s’appelle réellement les Analous, parce que là, débarquèrent, au bord du golfe compris entre le Cap Falcon au nord-est et le Cap Lindlès au nord-ouest, les premiers maures chassés d’Andalousie par le roi du très royaume chrétien d’Espagne.

La nouvelle municipalité ne prend pas le nom des Andalouses, qui est celui du village de la plage, mais celui d’El-Ansor ou El-Ançor, d’après un village situé à 3 km environ à l’intérieur, à 75 mètres d’altitude, au pied du Ben-Sabihia (591m), la montagne oranaise le Murdjadjo, d’où l’on a correspondu par signaux lumineux avec les sierras d’Andalousie, par-dessus la mer, pour rattacher la triangulation de l’Afrique à celle de l’Europe.

El-Ansor, mot arabe qui veut dire « les sources », voire « les sources abondantes » et, en effet, il y jaillit des eaux vives, aux fontaines d’Aïn-Sabeth, recueillis dans un bassin ; il y a sur le territoire de fort belles vignes bien près de 1000 hectares donnant du vin rouge.

On estime la population à quelque 1800 personnes dont le plus grand nombre consiste en espagnols.

El-Ançor, début des années 50.

3 602 habitants dont 1 142 européens et 2 640 musulmans, à 27 km à l’ouest d’Oran, desservi par la S.O.T.A.C., climat sain, doux, altitude 72 m, médecin à 3 km, pharmacien, bureau des P.T.T., restaurant, épiceries, boucheries, boulangeries, quincaillerie, mécaniciens. Le centre se trouve à 2,5 km de la plage des Andalouses et à 7 km de la forêt M’Sila.

Ecole garçons Ferdinand Buisson :

Directeur, M. BARTHES Emile. 1950. 6 classes. 240 élèves. 6 logements : 2 de 4 pièces, 3 de 3 pièces, 1 de 2 pièces. E.E. courant ménager, cave, buanderie, cabinet de toilette pour chaque logement. 5 logements sont occupés, pas de mobilier, 4 garages pour autos. Bibliothèque 120 volumes – Cinéma Debrie 16 m/m – Petit jardin potager pour les maîtres, 3 ares environ.

Ecole des filles :

Directrice, Mme DELUOL Lucienne – 1947. 6 classes. 220 élèves. 4 logements neufs 3 pièces, cuisine, salle de bain (non installée) E.E. courant ménager. Logements occupés par les institutrices exerçant actuellement. Bibliothèque 250 volumes. Jardin pour les maîtresses, 4 ares.

Les commentaires sont fermés.