Chronique

Papa, c’est quoi un El-Ançorien?

L’homme ne naît pas homme, il le devient. L’homme naît bon. Ça commence à se dégrader entre six et sept mois. Pour l’El-Ançorien, c’est pareil, dit Papa, mais ça prend un certain temps pour être un bon El-Ançorien. Et ça devient, ensuite, un vrai problème pour le rester toute sa vie.
Papa dit que l’El-Ançorien est ancien comme le monde mais qu’il ne porte que son avenir, dans son cabassette. L’El-Ançorien a besoin de soleil pour pouvoir mieux s’en cacher, sous son gorro ou sa gorra.
A la grande question: d’où vient l’El-Ançorien ? Où va l’El-Ançorien ? Papa répond triomphalement en disant : l’El-Ançorien va et vient dans le village !
L’El-Ançorien parle un français mêlé d’espagnol : le Frangnol. Il a aussi une deuxième langue : le Tchapourlao, un mélange de plusieurs autres langues.
L’El-Ançorien est sage, intelligent et raisonnable en tout ce qui concerne les autres, mais pas en ce qui le touche lui-même.
L’El-Ançorien est plus dur que le fer, plus solide que le roc et plus fragile qu’une tomate.
Non, l’El-Ançorien n’est pas qu’un vulgaire roseau, le plus faible de la nature ! C’est aussi un chêne pensant. Oui, un El-Ançorien ça pense, souvent par lui-même, c’est inoxydable et ça ne s’use que si on ne s’en sert plus.
Papa dit aussi qu’un El-Ançorien poli est quelqu’un qui écoute l’histoire que tu racontes comme s’il l’entendait pour la première fois. Et qu’un El-Ançorien pas poli, c’est celui qui n’avait jamais entendu l’histoire auparavant, parce qu’il n’a pas l’habitude d’écouter les histoires sans fin, des uns et des autres ou de qui que ce soit.
Les El-Ançoriens ont quelquefois le droit de dire du mal des femmes, dit Papa, jamais d’une El-Ançorienne. Qu’y-t-il de pire qu’une El-Ançorienne ? Deux El-Ançoriennes, dit Papa, qui s’accorde parfois le droit de vouloir faire rire avec ce qui est tout à fait interdit et qui ne fait pas rire tant rire que ça. Papa prétend aussi que les El-Ançoriennes n’iront pas au Paradis, car il est dit dans un verset de l’Apocalypse: « Et il se fera au ciel un silence d’une demi-heure ! ». Papa lit parfois de drôles de choses !
Ça dépend des jours, mais les El-Ançoriens, dit Papa, sont des jeunes gens toute leur vie !
Tout le monde peut rester jeune, mais tout le monde ne peut pas être d’El-Ançor, dit Papa, le village est trop petit. Il faut une sélection sévère.
Papa pense que d’autres mondes sont possibles, ailleurs, et que la voix de l’El-Ançorien qui crie dans les dunes des Andalouses a bien peu de chance d’être entendu de ceux qui glandent dans les steppes du fin fond de l’Asie Centrale de Borodine et plus loin encore…

Papa dit…

Papa vadrouille souvent autour de son passé. Il dit que se rappeler quelque chose est encore le meilleur moyen de ne pas l’oublier. Papa dit que ses cicatrices ont le mérite de lui rappeler que son passé n’a pas été un rêve… Papa dit que ce qu’on appelle pompeusement son « passé » n’est, en fait, qu’une certaine capacité de mémoire.
Papa trouve que l’avenir, c’est ce qu’on a inventé de mieux pour gâcher le présent.
L’avenir ?… On peut toujours y aller, il y aura toujours quelque chose qui n’ira pas, dit Papa.

Papa dit que la vie est éphémère. Mais que le fait d’avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel. Pas à pas, petit à petit, c’est fou comme les années vont vite s’additionner, dit Papa. J’ai vraiment intérêt, moi, à apprendre à compter
El-Ançor ne s’est pas fait en un jour, dit Papa… Mais, mes devoirs de vacances, non plus, Papa ! Papa me parle souvent et beaucoup d’El-Ançor. C’est vrai, qu’on peut dire que grâce à Papa, El-Ançor, je connais cet endroit comme ma poche. Mais moi, je ne donnerai rien au monde pour être ailleurs, qu’ici.
El-Ançor, là-bas, n’est plus ce qu’il était, dit Papa. Est-ce qu’un jour, moi aussi, je ne serai plus tout à fait pareil ?
Papa dit qu’aux Andalouses, heureusement qu’il y avait des vagues. La mer, ça l’occupait un peu ! Papa dit qu’au-dessus de la Place de l’Avenir, un jour, dans le ciel, un nuage a filé comme s’il savait où il allait…
Papa dit, qu’autrefois, le ciel était bleu, l’eau mouillait, et les filles avaient des secrets et que c’était ça la vie. Vu comme ça, la vie c’est un truc machin super chouette ! Papa dit que dans la vie, tout le monde doit avoir sa devise… Moi, ma devise c’est comme Papa: « une bonne sieste et au lit ! »
Papa dit que le marchand de sable ne fera jamais fortune sur la plage des Andalouses.
Papa dit qu’à 8 ans, on a du mal à croire qu’un jour, on sera nostalgique. C’est quoi la nostalgie ?
Papa dit que qui contrôle le passé, contrôle l’avenir. A trop chercher le passé, dit Maman, on en oublie le présent. Le passé, c’est le passé, Papa ! Ça parasite beaucoup le présent.
Papa dit que la vie n’est rien d’autre qu’un album de photos et qu’à mesure que le temps passe, on s’aperçoit que le futur c’est du présent qui ne va pas tarder.
Moi, à ce qu’il paraît, je n’ai pas encore assez oublié pour avoir des souvenirs, dit Papa. J’ai bonne mémoire, mais serai-je assez sage, un jour, pour savoir oublier ?
Avec Papa, quand il me parle d’El-Ançor, on prend toujours des allers simples et des retours compliqués…

Papa, raconte-moi El-Ançor…

En ce temps-là, à El-Ançor j’étais étrangement beau. Si beau, que les objets inanimés, tels que les cars de la Sotac s’arrêtaient pour me regarder, et par temps pluvieux, on me prenait tout le temps pour le beau temps.

Chaque heure, chaque jour, je fus constamment frappé et agressé par la beauté du village. Quand je rentrais chez moi, j’étais comme Saint-Sébastien, hérissé de toutes les flèches que les beautés rencontrées dans les rues, dans les cours et dans chaque recoin avaient dardées sur moi. Contre la laideur, la bêtise, la faiblesse, on a toujours la ressource de la pitié mais la beauté, elle nous blesse sans merci.

Quelques plus anciens que moi ont passé des dimanches à descendre des rues ombragées à grands pas chaloupés. Tous les 100 mètres, ils buvaient une anisette, ou deux, ou trois, ou plus. Ils faisaient, au moins, leurs deux kilomètres d’exercices dans la matinée ; puis ils allaient prendre l’apéritif à la maison.

-Allez, vamos ! On va se prendre l’apéritif, ça vaudra mieux ! – Où, ça ? – Je ne sais pas. Dans un verre… – A pied ? – Oui, c’est pas trop loin. -Vamos, on y va !

Euh, Papa… Est-ce qu’à ton époque, dans ton pays, il n’y avait qu’El-Ançor ? – Non, bien sûr. Je veux bien arrêter de parler, tout le temps, d’El-Ançor. Mais à mon avis, tu vas sacrément t’ennuyer, je crois, si je te parlais d’autre chose que d’El-Ançor ! Ailleurs, il s’y passait beaucoup moins de choses…

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